Verdier

  • Composé en août 1959, l'entretien dans la montagne, l'un des très rares écrits en prose de celan, occupe une place centrale dans son oeuvre.
    Sa rédaction intervient quelques mois après la parution de grille de parole, son troisième recueil ; sa publication en revue l'année suivante précédera de peu l'attribution à celan du prix büchner, qui lui donnera l'occasion d'écrire le célèbre discours de darmstadt intitulé le méridien. l'entretien dans la montagne fut écrit en souvenir d'une rencontre manquée avec theodor w. adorno, qui aurait dû avoir lieu en juillet 1959 à sils maria.
    Dans le méridien, évoquant le lien entre ce texte et le lenz de büchner, celan le définit comme un chemin " de moi vers moi ". dans l'étude qui accompagne la traduction que nous publions aujourd'hui, stéphane mosès montre comment ce bref texte accomplit, sur l'horizon de cette absence, " un trajet à travers la forêt des mots, trajet au cours duquel un langage anonyme se transforme peu à peu en parole de sujet, un il en je et tu, un récit en discours ".
    Avec cette métamorphose, ce dont il s'agit ici, c'est de répondre à la formule qu'avait risquée adorno (et sur laquelle il fut amené à revenir), estimant qu'il était " barbare " d'écrire des poèmes après auschwitz. " pour celan au contraire, écrit stéphane mosès, le langage frappé au plus intime de ses pouvoirs peut renaître, mais à condition d'assumer jusqu'au bout sa propre culpabilité. ".

  • Si ce poète habitué aux visitations angéliques s'est voulu insubstantiel, humble, dépouillé jusqu'à la transparence, c'est qu'il se savait né pour transmettre, pour écouter, pour traduire au risque de sa vie ces secrets messages que les antennes de son génie lui permettaient de capter : enfermé dans son corps comme un homme aux écoutes dans un navire qui sombre, il a jusqu'au bout maintenu le contact avec ce poste d'émission mystérieux situé au centre des songes.

    Du fond de tant de dénuement et de tant de solitude, les privilèges de rilke, et son mystère lui-même, sont le résultat du respect, de la patience, et de l'attente aux mains jointes. un beau jour, ces mains dorées par le reflet d'on ne sait quels cieux inconnus se sont écartées d'elles-mêmes, pareilles à la coque fragile et périssable d'un fruit formé dans la profondeur de ces paumes, et dont on ne saura jamais s'il doit davantage à la lumière qui l'a mûri, ou aux ténèbres dont il est issu.

    Marguerite yourcenar (extrait de la préface) les poèmes à la nuit, traduits ici pour la première fois intégralement en français, ont été offerts par rilke à rudolf kassner en 1916 et sont l'une des étapes essentielles de la genèse des elégies de duino.

  • Ce livre est un témoignage de reconnaissance de l'écrivain autrichien à l'égard de Jean Genet pour le rôle fondamental qu'il a joué dans sa création. C'est aussi une percée sensible dans le monde imaginaire qui les rapproche.
    Si une grande part de la vie de Genet n'est pas abordée ici, c'est que l'ouvrage est surtout une évocation des puissants effets de la lecture de son oeuvre. Winkler s'attache à rechercher ce qu'il a trouvé de lui-même dans la personna- lité et l'écriture de Genet : la marque funeste du catholicisme, le goût de la théâtralité, la marginalité, la violence des métaphores. Au fil des chapitres, il prolonge ce qu'il emprunte au destin de Genet en évoquant les proscrits et les réprouvés : condamnés à la réclusion ou à la mort, enfants emprisonnés, homosexuels...
    L'un des aspects les plus fascinants de ce livre est sans doute la manière dont se tissent les phrases de Winkler et celles de Genet. La citation, très présente, souligne la continuité entre les oeuvres et surtout le caractère obsessionnel et initiatique de cette lecture, qui explore les événements qui ont déclenché en chacun des deux l'entreprise d'écrire.

  • Dans le berlin du début des années trente, un jeune homme qui hésite sur sa vocation et que sa famille destine à une carrière diplomatique, se trouve arraché à son train de vie bourgeois et à ses préoccupations d'étudiant par la rencontre d'une chanteuse de cabaret.
    Celle-ci ne s'appelle pas pour rien sibylle : à la suite de cette figure énigmatique qui n'est peut-être qu'un reflet, le narrateur découvre la vie nocturne de la ville et plonge dans un univers cosmopolite fait d'inquiétantes rencontres et de fuites incessantes, que l'écriture d'annemarie schwarzenbach restitue en de brefs chapitres puissamment évocateurs. dans cette nouvelle oú l'homosexualité de l'auteur trouve à s'exprimer sous le masque d'un narrateur masculin, c'est l'énigme du désir et celle de la féminité qui viennent fracturer l'univers du héros, obligé de réviser radicalement les valeurs du monde bourgeois, et tenté de fuir dans l'alcool, la vitesse, la solitude ou la mort.
    Paru au printemps 1933, ce court récit d'atmosphère montrait la vole d'un " lyrisme " narratif dépouillé, à l'opposé des grandes fresques romanesques de l'époque. la date de sa publication lui confère une aura supplémentaire : il sonne le glas du berlin cosmopolite sur lequel allait s'abattre le national-socialisme.

  • Les dix dernières années de la vie de Nelly Sachs, de 1960 à 1970, auraient pu être simplement celles de la consécration. L'attribution du prix Nobel de littérature en 1966, la multiplication des traductions en langues étrangères, la parution des premières études importantes sur son oeuvre, sont alors autant de signes d'une large reconnaissance. Pourtant, les poèmes de cette période marquée par de nombreux séjours en hôpital psychiatrique comptent parmi les plus anxieux qu'elle ait écrits. Tendue à l'extrême, l'écriture y est plus que jamais le lieu d'un combat spirituel. La douleur de celle qui " cherche son bien-aimé et ne le trouve pas " (il s'agit toujours du " fiancé mort " disparu dans les camps de concentration, qui figurait au coeur de Dans les demeures de la mort) ne saurait connaître d'apaisement en ce monde : seule, sans doute, la poésie peut pressentir le " nouveau chemin " d'une " guérison " hors du temps, par-delà " l'inguérissable blessure de la vie ". Après deux livres brefs (Toute poussière abolie et La mort célèbre encore la vie), les Enigmes ardentes, composées de 1962 à 1966, sont le dernier recueil de grande ampleur achevé par Nelly Sachs. Après sa mort, ses amis suédois réuniront sous le titre Partage-toi, nuit les poèmes des quatre dernières années, les plus douloureux, les plus émouvants aussi. S'adressant à ses morts bien-aimés, Nelly Sachs y réaffirme, par-delà la souffrance, le sens de sa quête : chercher " la langue du pays natal/au commencement des paroles ".

  • " Les lignes qui composent ces carnets ont été écrites lors des cinq dernières années d'un séjour de huit ans à Salzbourg, Autriche. Ce sont là, avant toute chose, notes, perceptions, réflexions et questions, nées d'une période de sédentarité où j'ai habité mon pays, ma terre natale, où j'ai travaillé et aussi, partant, beaucoup musardé. En recopiant ces notes salzbourgeoises, ces instants et ces heures, j'ai dû supprimer les trois-quarts du texte de départ : en règle générale des citations de lecture, la plupart des rêves, de nombreuses descriptions, la majorité des points de vue (j'en ai reproduit malgré tout quelques-uns, surtout, comme on l'imagine, afin de donner au lecteur des verges pour me battre). Pour tout dire, je n'ai presque rien changé aux notes qui ont donné naissance à ce texte. Ce recueil s'est attaché exclusivement au lieu, dans toute son ampleur, ainsi qu'à ses ramifications, discrètes et moins discrètes, aux endroits où les instants sont nés pour prendre forme : à la sédentarité. Et si je devais donner une idée de ce qui constitue la singularité de ces carnets, je dirais peut-être ceci des maximes et des réflexions ? non, plutôt des reflets ; des reflets, involontaires, pour ainsi dire circonspects ; des reflets nés d'une circonspection profonde, fondamentale, et qui veulent osciller à leur tour, osciller aussi, par-delà le simple reflet, si loin que porte le souffle. "

  • Née dans une famille juive de Berlin en 1891, Nelly Sachs échappe de justesse aux persécutions nazies et se réfugie en Suède en compagnie de sa mère en 1940.
    Soumise à l'effroyable pression de l'histoire, elle s'enferme dans le silence puis, après une relecture de la Bible dans la traduction novatrice de Martin Buber et Franz Rosenzweig dont les premiers volumes avaient paru avant la guerre, recommence à écrire à partir de 1943. Naissent alors, le plus souvent la nuit, les poèmes qu'elle rassemble en 1946 sous le titre Dans les demeures de la mort. Elle considérera ce livre, qui la place aussitôt parmi les plus grands poètes de son temps, comme le véritable début de son oeuvre, souhaitant laisser dans l'ombre les textes qui l'ont précédé.
    Il contient une série de poèmes dédiés à un homme dont elle ne dira jamais le nom, son fiancé, mort en camp de concentration. Eclipse d'étoile, qui paraît en 1949, prolonge le recueil précédent par une méditation sur le destin d'Israël, sur la fidélité aux morts, sur la possibilité même de tirer encore une parole du silence après l'épreuve des ténèbres. La poésie de Nelly Sachs interpelle les bourreaux, convoque la mémoire des prophètes, et s'affirme comme l'expression de " cette ardeur du coeur qui veut franchir toutes les frontières ", toute patrie étant perdue.

    Morte à Stockholm en 1970, quatre ans après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature, Nelly Sachs apparaît aujourd'hui comme l'une des voix majeures du XXe siècle. Mireille Gansel propose ici la première traduction complète de ses deux premiers recueils, réalisée dans un souci de fidélité non seulement au sens mais à l'usage particulier du souffle qui caractérise la diction poétique de Nelly Sachs.

  • Rien ne destinait josef winkler, fils de paysans autrichiens, né dans une ferme des alpes de carinthie en 1953, à devenir l'un des grands écrivains de sa génération.
    Rien, sinon une secrète et farouche volonté de témoigner de la cruauté du monde dans lequel il a grandi, de l'asservissement des êtres aux codes de la religion. pour résister à la violence du monde qui l'entoure, le jeune écrivain s'est cherché et a trouvé très tôt des alliés : jean genet, kafka, dostoïevski, julien green sont quelques-uns des écrivains sous l'invocation desquels il a placé son oeuvre.
    En autriche, et surtout en allemagne oú il publie tous ses livres, josef winkler s'est d'abord fait connaître par une suite de romans d'inspiration autobiographique, qui ont rendu célèbre le village dans lequel il a grandi, incendié par des enfants au dix-neuvième siècle et rebâti en forme de croix, en signe d'expiation. révélé en france par la traduction de son cinquième roman, le serf, il a montré depuis qu'il était capable de décrire avec la même force baroque et visionnaire la misère et la splendeur des rues de naples (cimetière des oranges amères) ou les bûchers funèbres de l'inde (sur la rive du gange).
    Il était temps de faire découvrir au public français le livre qui, quelques années avant le serf a marqué le sommet de la première période de l'oeuvre de josef winkler. paru en 1982, langue maternelle reste à ce jour le plus symphonique de ses livres : une symphonie oú les principaux thèmes devenus familiers à ses lecteurs (le sexe, la mort et les rituels funéraires, la souffrance animale, le poids de culpabilité que le catholicisme fait peser sur les hommes) atteignent, par la vertu incantatoire de l'écriture, à une intensité proche de l'hallucination.
    Avec langue maternelle, l'auteur a donné à la langue allemande une forme nouvelle de " saison en enfer ". après de nombreuses distinctions, dont le prix alfred dôblin, josef winkler vient de se voir décerner en 2008 le prix büchner, la plus haute distinction des lettres allemandes, pour l'ensemble de son oeuvre.

  • Pris entre une mère juive envahissante et un père occupé à jouir de la vie, Nathan s'épuise à ressembler à un don Juan sans parvenir à être autre chose qu'une sorte de Don Quichotte.
    C'est à sa psychanalyste qu'il fait le récit de ses échecs passés : expériences sexuelles ratées, mariages malheureux, vaines tentatives de séduction qui se sont heurtées à la vague ultra-féministe des années soixante-dix. Nathan ne se prive pas de broder sur certains épisodes, car ce bavard malchanceux est un homme pour qui fiction et vérité s'entremêlent continuellement. Impuissant et lucide, il assiste au dévoiement de sa profession de journaliste.
    La disparition de ses parents marque le point où sa destinée bascule. Robert Menasse, qui parodie ici avec une verve comique jubilatoire la tradition du "roman d'éducation" - le livre a pour sous-titre L'éducation au désir - se livre à travers son héros à une réflexion sur l'amour et la différence des sexes. C'est à Woody Allen que l'on songe, autant qu'à Philip Roth ou Michel Houellebecq desquels il est proche par l'ambition de mener avec les armes du roman un combat sans merci contre les monstres dérisoires de la modernité.

  • En même temps qu'il rédigeait pour Richard Strauss le livret de "La femme sans ombre", Hofmannsthal éprouva le besoin d'une version en prose de la même histoire qui fût délivrée des contraintes de la collaboration avec le compositeur. Il acheva en 1919, cinq ans après, ce conte allégorique dont le contenu diffère notablement de l'opéra du même titre, et possède une complète autonomie.
    La fille du prince des esprits, l'invisible Keikobad, a épousé un simple mortel : elle est ainsi devenue l'impératrice du royaume des Monts de la Lune. Mais pour devenir humaine et donner des enfants à l'empereur, il lui faut conquérir une ombre. Aidée de la sorcière qui l'a enlevée, elle tentera d'acheter la sienne à l'épouse d'un teinturier qui, au contraire, refuse de mettre au monde des enfants.
    Opposant le couple formé par l'empereur et l'impératrice au modeste ménage du teinturier et de la teinturière, le conte suit l'itinéraire initiatique, à travers les différents règnes de la création, de quatre personnages dont chacun devra découvrir une part méconnue de lui-même pour accéder pleinement à l'humanité et vaincre la stérilité du coeur.
    Toute une tradition issue du romantisme trouve ici son aboutissement, en même temps que se déploient dans leur pleine complexité les grands thèmes propres à Hofmannsthal : la préexistence des âmes, le salut par la métamorphose, la dimension mystique du désir. Tandis qu'il terminait pour le théâtre sa comédie la plus brillante et la plus profonde, "L'Homme difficile", Hofmannsthal donnait avec "La femme sans ombre" le plus parfait des récits qu'il soit parvenu à mener à bien, parmi de nombreux autres textes inachevés.
    Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), poète, romancier, essayiste, homme de théâtre, compte parmi les figures majeures de la littérature autrichienne du début du siècle.

  • Parus en 1957 et 1959, les deux recueils réunis dans ce volume font suite à Éclipse d'étoile et rassemblent les poèmes écrits par Nelly Sachs durant les années cinquante.
    Alors que son oeuvre commence à rencontrer un écho (le poète Peter Huchel l'accueille en 1950 au sommaire de la prestigieuse revue littéraire est-allemande Sinn und Form, elle entame en 1957 une correspondance régulière avec Paul Celan et reçoit en Suède la visite de plusieurs jeunes écrivains allemands), Nelly Sachs doit faire face à de graves troubles dépressifs. Après la mort de sa mère en 1949, elle séjourne à plusieurs reprises en hôpital psychiatrique.
    À nouveau, c'est dans la lecture de la Bible, du Zohar, et dans une proximité de plus en plus accentuée avec la tradition hassidique, qu'elle puise la force de poursuivre sa route. " Lapidée par la nuit ", celle qui a pris en 1940 le chemin de l'exil interroge l'histoire de son peuple et découvre, grâce aux hassidim, qu'" Israël n'est pas seulement un pays ". Les prophètes et les patriarches auxquels elle consacre, parallèlement à l'écriture des poèmes, plusieurs drames, hantent ses vers comme autant de figures vivantes.
    Ils sont ici les compagnons et les guides d'un nouvel exode intérieur, d'une ascèse au terme de laquelle il redevient possible de croire en l'avenir et d'accueillir la beauté sensible : " Les métamorphoses du monde me tiennent lieu de pays natal. "

  • Certains auteurs tiennent un journal : Peter Handke, lui, prend des notes tous les matins, dans des carnets sans dates précises qui, en marge de ses récits et de ses pièces de théâtre, sont comme le laboratoire de son écriture toujours en mouvement, le noyau intime d'une pensée jamais figée qui se refuse à conclure et se garde de mettre un point final à la formulation d'une idée.
    La publication du premier tome de ces carnets, A ma fenêtre le matin, qui couvrait les années 1982-1987, a révélé ce fascinant travail quotidien de clarification, d'explication de soi avec soi, dans une tradition d'écriture fragmentaire qui remonte, en langue allemande, au moins à Lichtenberg, mais qui se nourrit aussi de l'exemple des grands moralistes français. Hier en chemin représente la suite de ce grand oeuvre et couvre les années itinérantes qui précédèrent l'installation de Peter Handke en France, années au cours desquelles l'auteur écrivit notamment La Perte de l'image, Voyage au pays sonore ou l'art de la question, Essai sur la fatigue, Essai sur le juke-box, ainsi que le scénario de son premier film, L'Absence (tourné en 1993).
    Tendue à l'extrême mais aussi jubilatoire, parfois érudite, souvent drôle, l'écriture vagabonde de Peter Handke fait de ces pages une fête de l'intelligence et de la sensibilité.

  • Tout commence en Inde, à Ellorâ, où le narrateur déambule sans fin dans des temples bouddhistes creusés dans le roc. De temps à autre, il se plonge dans la lecture du bref journal d'Ilse Aichinger, Kleist, Mousse, Faisans. Une phrase le transporte soudain en 1943, le jour où son grand-père reçoit un courrier lui annonçant qu'Adam, le troisième de ses fils, est mort au front, comme ses deux frères avant lui.
    La mère du narrateur apprend la triste nouvelle par cette formule elliptique : « Notre Adam rentre aussi, mais autrement. » Un profond silence s'étend alors sur le domaine familial.
    De toute sa vie, la mère du narrateur - récemment décédée - ne parlera plus. Mère et le crayon lui est tout entier consacré, et dépeint différentes scènes de sa vie, entrecoupées d'extraits du Malheur indifférent, de Peter Handke, et du récit autobiographique de Peter Weiss, Adieu aux parents.
    Six ans après Requiem pour un père, Josef Winkler nous livre aujourd'hui son « requiem pour une mère ».

  • Créée en 1994 à Vienne, Restoroute est la huitième pièce d'Elfriede Jelinek qui la définit comme sa " première véritable comédie ".
    Le sous-titre, L'école des amants, indique la filiation de cette oeuvre avec le Cosi fan tutte de Mozart et Da Ponte, dont elle est la réécriture burlesque et grinçante. Pour l'écrivain qui se définit comme " une incurable moraliste ", l'échangisme apparaît comme l'illustration de " la terreur de la liberté " : une sexualité sans frein où le désir féminin qui se donne prétendument libre cours n'aboutit qu'à une ritualisation grotesque de la performance sexuelle et se mue en une servitude terrifiante.
    Animaux, pièce créée à Vienne en zoos, se compose de deux monologues. Dans le premier, une femme bourgeoise mélancolique exprime sa soumission à son amant et aspire à ce que celui-ci use d'elle selon son bon plaisir. Dans la deuxième partie qui, selon les termes de l'auteur, " efface et ridiculise la première ", ce désir se trouve pris au pied de la lettre: la prostitution érige l'homme en seigneur et maître, pour qui les femmes ne sont que du bétail.
    Dans ces deux pièces violemment satiriques, le jeu théâtral repose sur la puissance subversive du langage qui passe au premier plan et met en évidence la monstruosité du monde contemporain.

  • L'oeil nu

    Yoko Tawada


    une jeune vietnamienne, passée à l'ouest malgré elle un peu avant la fin du régime communiste, se retrouve à paris sans papiers, sans domicile fixe.
    livrée au hasard des rencontres, ne sachant pas le français, elle cherche à rejoindre un monde dont elle ignorera pendant plusieurs années qu'il a disparu. heureusement pour elle, il y a les films de catherine deneuve.

  • Romancière japonaise écrivant alternativement en allemand et en japonais, sans jamais se traduire elle-même d'une langue à l'autre, Yoko Tawada ne cesse de traquer le mystère de la différence des langues et des civilisations, dans un va-et-vient constant entre Orient et Occident.
    Dans ce nouveau roman, elle s'invente un double, Yuna, Japonaise venue comme elle étudier en Allemagne et résidant à Hambourg. Yuna souhaite changer d'horizon: son amie Renée lui propose de se rendre à Bordeaux pour y apprendre le français en logeant dans la maison laissée vacante par son beau-frère, Maurice. Accueillie par celui-ci, Yuna découvre Bordeaux, mais parcourt surtout au fil des pages le labyrinthe de ses souvenirs faits de multiples rencontres, d'amitiés durables ou éphémères.
    Sur son carnet, les idéogrammes de sa langue maternelle lui servent encore de fragile aide-mémoire. A la Piscine Judaïque de Bordeaux, Yuna perdra le dictionnaire allemand-français qu'elle avait emporté avec elle, emblème des repères incertains qui permettent le passage d'un monde à l'autre. Car ce voyage est pour l'héroïne un itinéraire initiatique, une mise à l'épreuve, et pour Yoko Tawada une manière de renouveler et de subvertir la tradition du roman d'apprentissage.

  • Dans Cimetière des oranges amères, Josef Winkler partait pour l'Italie, non sans emporter avec lui les souvenirs de son pays natal, la Carinthie.
    C'est là, dans le village en forme de croix déjà familier des lecteurs du Serf, qu'il revient pour ce récit. Les paysans carinthiens avaient coutume, pour éloigner les insectes, de badigeonner leurs chevaux d'un liquide à l'odeur nauséabonde fabriqué à partir d'ossements d'animaux. Maximilien, le narrateur, s'inspire de cette étrange coutume pour définir sa tâche d'écrivain : ramasser les ossements des morts que le village voudrait oublier, et rendre justice à leurs vies sacrifiées.
    A leur mémoire, il compose en faisant appel à ses propres souvenirs et à ceux de son père nonagénaire, une symphonie funèbre dont les thèmes sont les récits de trente-six destins au dénouement tragique, jusqu'à la scène finale où trois vieillards échangent avec nostalgie leurs souvenirs de guerre au cours d'un repas de la Toussaint. Cet épilogue donne au livre une portée politique (d'autant plus forte quand on sait que la Carinthie est la base électorale de l'extrême-droite autrichienne) mais les citations des Litanies de Satan de Baudelaire qui ponctuent le récit attestent que la question du Mal est ici posée, aussi bien, sur un plan métaphysique.
    Ecrit dans une langue flamboyante, traversé de scènes hallucinées, Quand l'heure viendra est l'un des sommets de l'oeuvre de Josef Winkler : un triomphe de la mort qui saisit tout le tragique du vingtième siècle à travers le microcosme d'un village carinthien.

  • Au fil d'incessants allers-retours entre Asie et Europe, nomade de l'écriture, Yoko Tawada ne cesse de passer de l'allemand au japonais et du japonais à l'allemand pour être toujours " rejetée au point zéro, à ce point où la langue est absente ".
    Ses textes brefs, comme autant d'éclairs où vacillent les apparences, font percevoir le quotidien moderne dans une étrangeté sidérante : la banalité perd de son évidence, ce que l'on croyait être la profondeur de la pensée occidentale s'en trouve ébranlée. De L'Empire des signes naguère décrit par Roland Barthes, où règnent les idéogrammes, au monde occidental dominé par l'alphabet latin, le voyage est d'abord l'épreuve d'un corps qui écrit, caisse de résonance offerte aux voix multiples qui viennent se fixer, en apparence, sur le corps de l'écriture.

  • Parcourant un marché non loin de la gare Termini, à Rome, le regard du narrateur s'attarde sur une vaste nature morte comme les peintres de jadis aimaient à en offrir, et sur des scènes de genre qui n'ont guère changé depuis des siècles bouchers et volaillers, marchands de légumes et de fruits, mendiants, tsiganes et éclopés qui peuplent le décor de la tragédie qui va se dérouler en quelques instants.
    À l'étal du marchand de poisson, un adolescent, Piccoletto, attire le regard du narrateur qui observe de loin ses relations avec les aînés, avec sa mère, avec les garçons et les filles du même âge. Retrouvé par hasard au terme d'une autre promenade dans Rome qui mène jusqu'au Vatican, Piccoletto devient pour Josef Winkler, et pour nous, en quelques pages, une figure familière, l'incarnation d'une beauté promise à la mort qui viendra le surprendre, absurde et grandiose, donnant au titre de ce livre un sens inattendu.


  • qu'est-ce qui pousse viktor abravanel, vingt-cinq ans après son baccalauréat, à dénoncer en public le passé nazi de ses anciens professeurs, quitte à les accuser tous sans discernement ? n'est-ce pas pour lui une manière de régler ses comptes avec sa jeunesse, avec une famille où figurent à la fois un père juif et un oncle antisémite ? c'est en tout cas parce qu'il a travaillé sur celui qui fut le premier maître de spinoza, samuel manasseh ben israël, qu'il en est venu à s'interroger sur ses propres éducateurs.
    entre viktor, historien autrichien d'aujourd'hui, et le rabbin d'amsterdam à qui ses ouvrages de compilation valurent une célébrité sans lendemain, des liens troublants se tissent au fil des pages de ce roman, par d'incessants allers-retours entre le présent et le passé. mais le destin du jeune juif et de ses parents, " chassés de l'enfer " portugais par l'inquisition, n'est pourtant pas exactement superposable à celui de viktor, de son père et de ses grands-parents rescapés de la persécution nazie ; et c'est aussi sur l'illusion d'une histoire qui se répéterait que robert menasse invite à s'interroger.



  • les treize chapitres de ce livre sont les treize wagons à bord desquels l'héroïne, une chorégraphe de hambourg, nous invite à prendre place avec elle pour rejoindre de grandes villes d'europe et d'asie: paris, graz, zagreb, belgrade, pékin, irkoutsk ou bombay.
    aussi suspect que ses passagers, le train de nuit dans lequel on monte ici ne mène jamais là où l'on pense. de gare en gare, de rencontre en rencontre, de malentendu en malentendu, la narration devient ici une savante chorégraphie qui éloigne toujours plus l'héroïne de ce que l'on croyait être son identité. " moi " et " vous "- eux et nous: autant de suspects dont la prétention à être soi est remise en question par ce roman ludique et volontairement déconcertant, toujours entre rêve et réalité, dont la treizième et dernière destination est " nulle part ".


empty