Le Temps Qu'il Fait

  • «Nous sommes moins seuls que nous l'imaginons. Nous sommes si peu seuls qu'un des vrais problèmes de cette vie est de trouver notre place dans les présences environnantes - écarter les morts sans les froisser, demander aux vivants ce rien de solitude nécessaire pour respirer. Dans la logique du monde, on ne peut faire sa place sans aussitôt prendre la place d'un autre. Mais on ne fait pas plus sa place qu'on ne fait sa vie : on trouve l'une et l'autre, et le sentiment de cette trouvaille inespérée c'est la joie même.»

  • La gana

    Fred Deux

    L'auteur nous a subjugués, envoûtés, et, au vrai, je le dis sans goût pour les paradoxes faciles, c'est peu de huit cents pages pour parvenir à un tel résultat. D'autres n'y seraient pas parvenus en trois mille, et beaucoup par leur oeuvre entier. Jean Douassot a découvert une planète que nous pensions connaître : le monde du sexe et de l'organique, ou le monde réduit à ses soubassements sexuels et organiques, alors que nous en ignorions la mystérieuse topographie.
    Pour dresser celle-ci il fallait sans doute un géographe, il fallait surtout un poète pour conduire le géographe. L'auteur s'est laissé mener par l'enfant qu'il a sans doute été et c'est pourquoi La Gana baigne tout entière dans cette poésie cruelle et violente qui est celle de l'enfance aux prises avec des mystères trop grands pour elle. Cette poésie transforme le sordide en objet d'art. Elle permet de substituer au dégoût ou à l'apitoiement facile la révolte. Elle entraîne un ouvrage qui aurait pu n'être que remarquable, et en marge, dans les grandes eaux d'une littérature qui aide à vivre.
    Maurice Nadeau.

  • « Je savais bien deux choses pour les avoir vues moi-même, je savais les fleurs et les étoiles. J'avais pris un pot de géranium et planté les fleurs dans la terre et les racines vers le haut. Mais lui s'était tordu la tête comme quelqu'un qui se bat et était remonté par- dessus ses racines.
    « Les fleurs remontent vers les étoiles parce que les étoiles leur donnent à boire. On voit les étoiles dans les puits, mais au contraire les étoiles sont des puits et la pluie et la rosée tombent de là. » Dans ce premier roman (1935) Luc Dietrich revit les vicissitudes de son enfance jusqu'à la mort de sa mère. Ses images dures, alliées à une sensibilité toute tendue vers le déta- chement, enthousiasmèrent la critique qui vit là davantage qu'un roman : une sorte de quête de soi, entre douleur et limpidité, la confession candide et cruelle d'un être qui n'a jamais guéri de son enfance - « une somme de pensée et de science enfantines », comme a pu dire Lanza del Vasto.

  • Dans une sorte de journal de ses pensées, un homme qui n'est plus jeune essaie de se représenter ce que c'est, d'être vieux. Ou plutôt de vivre cette situation de l'intérieur, tout en restant lui-même, en gardant l'âge qu'il a effectivement, quand il écrit, et en restant l'enfant étonné et cruel qu'on ne peut cesser d'être. Pour une part, il s'agit pour lui d'ima- giner, de spéculer ; pour une autre, de décrire ce qui lui apparaît des vieillards qu'il voit, qu'il fréquente, qu'il aime - et de lui-même. Dégradations physiques, lenteur nouvelle, défaillances dans l'activité mentale, désoccupation, obscurcissement : autant d'occasions paradoxales d'y voir plus clair, de regarder l'obscurité même. Pourtant, le livre ne pen- che pas du côté du vieillissement : il cherche à maintenir en service une « navette », selon l'expression de l'auteur, un aller et retour permanent entre le grand âge, et les autres âges de la vie. Nouvelle façon d'explorer, sans l'atténuer, la différence qui sépare les hommes les uns des autres, les sépare d'eux-mêmes au cours de leur vie, et donc finalement les constitue.

  • L'auteur de La Gana renoue ici avec son personnage au point où il l'avait laissé à la fin de son premier roman. Il sort de l'enfance, on l'envoie à l'usine, il nous raconte sa fuite effarante devant les Allemands, ces «coupeurs de paluches», sur les routes de juin 40. Nous retrouvons dans La perruque la cave des gardiens d'immeuble misérables et sa plaque d'égout, les rats, l'escalier malodorant, le terrain vague voisin, le quartier sordide avec ses putes, ses cloches, ses gamins fiévreux, ses ivrognes.
    Et toujours la même constellation familiale autour de l'enfant qui monte en graine, maigre, tendre et méchant, fou du besoin d'autre chose, et le cherchant avec acharnement dans le sexe, dans le vin et le vol, dans l'ordure et l'imprécation, dans d'impossibles rêves de fuite... Comme tous les «hommes de la famille», dont il se sent secrètement solidaire, l'adolescent se trouve coincé jusqu'à l'asphyxie dans l'univers des pauvres.
    Dans cet effrayant récit d'un apprentissage au coeur d'un univers clos sans espoir, l'auteur avance avec sa musique à lui, boiteuse, sauvage, aride. Il va au-devant de l'horreur comme pour l'exorciser par son excès même, comme si écrire restait encore le seul moyen peut-être de «changer la vie».

  • « Mais c'est tout éveillé qu'il nous faudrait craquer comme la graine crie et se fend, jaillir au-dessus des insectes, des épis, des grands arbres, des grands rocs, des grands nuages oublieux, de la nuit froide et creuse sous qui les astres pendent, enfoncer la croûte du ciel et marcher dans les chemins où nous rencontrerons nos fruits. » L'Apprentissage de la ville reprend en 1942 la confession entamée sept ans plus tôt avec Le Bonheur des tristes. Au-delà de l'amertume et du sarcasme qui le caractérisent, ce «roman» comporte une profonde valeur de témoignage, dénonçant l'aveuglement et la veulerie de la société chavirée au sortir de la guerre, incapable de s'éveiller et de regar- der dans son propre tumulte. « La sincérité d'un aveu ne vaut que s'il en coûte à celui qui avoue. Ce livre force les profondeurs et les recoins les plus difficiles de l'aveu et constitue un document humain d'inestimable prix », écrit à son propos Lanza del Vasto.

  • Mariant la sensibilité la plus fine aux traces documentaires les plus brutes, Martine Sonnet croise mémoire collective et souvenirs familiaux dans un hommage à toute une génération d'ouvriers, celle de son père, artisan campagnard précipité dans la classe ouvrière par son embauche chez Renault à Billancourt dans les années 1950. Aux forges, atelier 62, réputé le plus dur de la Régie, le charron-forgeron-tonnelier normand asservit sa carrure et sa puissance à l'industrie automobile triomphante.

  • Un rêve en Lotharingie et Les contes bleus du Vin sont les carnets d'un observateur passionné, une poésie de journal intime, les éphémérides d'un coeur pérégrin qui aime à s'égarer sur des territoires en retrait des sentiers achalandés, vers des coins secrets non référencés par les offices de tourisme :
    « Les pays les plus mal aimés sont les plus chers à mon âme. » Signe distinctif de toute grande poésie, il existe un « univers Pirotte », tout un monde de diversités inattendues, majestueuses drèves et secrètes tortilles, solennités héroïques et veines populaires, alluvions mythiques... une constante vigilance de l'esprit et du coeur, un univers où les frontières entre le réel et l'imaginaire, entre le rêve et la vie, s'estompent et disparaissent.
    Gérard Oberlé.

  • « On a, je crois, les déserts que l'on mérite. On a aussi, parfois, ceux que l'on porte en soi et ceux que l'on fantasme et qui ont le pouvoir de nous réduire, de nous diminuer jusqu'au dérisoire, jusqu'à l'imperceptible, à l'anéantissement ou, au contraire, celui de nous agrandir, nous élever, nous sublimer, aux dimensions d'un infiniment grand intérieur, de plénitude et d'accomplissement.
    (...) On pourrait dire que l'Aubrac est né de la lumière. D'un désir de lumière. Partout elle le baigne, l'enveloppe, le lave. L'entoure de toute son affection, de toute sa sollicitude. De cet amour tombé du ciel qui irradie la terre. Désir à fleur de peau qui flatte et qui caresse d'innombrables façons. » Cet essai buissonnier est un hymne d'amour à un territoire presque ignoré, pays réduit à l'essentiel - à l'espace, à la pierre, à l'attente. Il est une célébration de l'immensité à l'échelle réduite de l'être humain. Il est une poétique du dépouillement, une invitation au voyage intérieur : « Vers l'ailleurs par l'Aubrac ! »

  • «Les plus doux aspects du monde, pour ne pas parler des hommes, plus fuyants encore, les plus apaisantes contrées, les lieux les plus discrets, les plus pauvres en «événements», il suffit de peu de chose pour qu'on en découvre soudain la perpétuelle étrangeté, pour qu'on comprenne qu'une richesse en découle comme d'une intarissable source. » C'est la modeste leçon que l'on tire de la lecture de ces billets que Philippe Jaccottet donna de 1956 à 1964 à un petit journal suisse - où il évoque avec chaleur des livres, des paysages, des personnages et même des problèmes d'actualité.
    Modeste mais forte leçon : on sort de ces pages plein d'appétit pour le monde « qui n'a jamais cessé d'être étrange, lointain, désirable », et bien persuadé que tout n'est pas dit.

  • « Il y avait toujours beaucoup de femmes autour de moi à la maison : maman, grandmère, Marguerite, une cousine âgée de mes grands-parents, surnommée « la Coucou ».
    Toutes, sauf grand-mère, m'étaient favorables. Et maintenant, en plus, il y avait Élisa que je ne quittais guère.
    Elle eut, un soir, comme je montais me coucher, la faiblesse de m'embrasser. Je ne fus qu'à peine étonné. Dans les jours qui suivirent il m'arriva d'aller quêter auprès d'elle mon baiser du soir. Au fil des jours cela me devint nécessaire. J'étais, me semblait-il, mieux qu'un compagnon.

  • C'est avec une grande économie de moyens et une pudeur exemplaire, suivant à petits pas les personnages de son récit, que Georges Bonnet nous relate la rencontre d'Émile et Louise, septuagénaires jusqu'alors solitaires et confinés entre appartement, jardin public et cimetière, mais finalement sujets aux plus intenses débordements du coeur. C'est grâce à un art dénué de tout artifice, comme puisé à l'émotion même, qu'il sait rendre palpitante la plus partagée des banalités et tenir le lecteur en haleine. Car ces êtres - auxquels il ne doit, en principe, plus rien arriver - sont vulnérables à l'amour, à ses joies comme à ses peines, quand même il ne leur viendrait pas à l'esprit de nommer le sentiment qui les traverse et les rend à la vie.

  • Sa région d'origine (l'Argonne qu'il lui arrive de croire n'avoir jamais quittée), la culture familiale (secrets compris) ont donné à la guerre, dans l'imaginaire de l'auteur qui n'en a connu aucune, une dimension mythique. Ses ravages et ses bouleversements ont orienté le cours de la vie de ses aïeux survivants, et forgé dans la mitraille le légendaire de ces humbles, paysans pour la plupart, dont il nous rapporte les destinées foudroyées dans une vingtaine de récits économes et douloureux, exemplaires, dressés comme des stèles.

  • Le seul, l'unique travail ne consiste-t-il pas, parfois, à convertir un spectacle ordinaire (un pan de mur dans les hauteurs, une vitrine condamnée, une portion de faubourg, ce qu'on voudra) en une vision à décrypter ? Puisqu'il faut bien aussi, de temps à autre, forcer - comme on dit en vènerie - la réalité, l'encoigner et faire barrage, si l'on veut qu'elle exprime autre chose que le flux constant, sans effort apparent, des choses qui passent, bougent, se déplacent, font leur métier de choses. Et apprendre à lire les traces, identifier les signaux, reconnaître le passé dans son passé : toutes ces épiceries transformées en garages, ces anciens cinémas en solderies, ces ex-grands hôtels en magasins d'articles pour jardins, et toutes ces enseignes qui demeurent lisibles parce que personne ne s'est soucié de les effacer. Au retour de virées répétées dans les cités ouvrières du siècle dernier, en Lorraine, c'est ainsi une archéologie humaine de la disparition et de la perte, par la pratique assidue d'une épigraphie de vitrines, de pignons, de façades, de frontons, qui finit par se dessiner. En quête de quoi, précisément ? De mentions déteintes, à moitié effacées, de palimpsestes hérités d'un jadis ou d'un naguère qui subsistent encore, ici et là, dans des niches ou poches de temps malmené, mais survivant, sédimenté en strates quasi géologiques. Jean Baton, Cuirs et crépins, Au colifichet de Paris, Salon Carmen, Musette l'Etoile, Au Muguet, Capucine, Blanche-Neige et ses Sept, Café de l'Usine.

  • L'individu " animé d'un immense amour-propre ", dont le but est d'" atteindre la perfection et le succès dans toutes les entre-prises, et d'obtenir ainsi l'admiration et les louanges de son entourage", cet individu-là, brusquement contrarié dans son élan par un détail qui l'insupporte, peut-il, tournant le dos au monde, se consacrer à Dieu ? Ou bien, pour être plus précis : si la décision d'un tel être se trouve motivée par le désir de montrer à tous son mépris, se peut-il que, libérant alors une religiosité jusque-là étouffée par son orgueil, il se délivre de la pesanteur grâce à la soumission aux règles monastiques et ascétiques ? Telle est, brièvement exposée, la problématique du Père Serge.
    Cette nouvelle qui, pour être souvent passée inaperçue dans l'oeuvre de Tolstoï, n'en constitue pas moins, en même temps que son écrit le plus serré, le plus fondamental, une parabole à la fois violente, sobre et universelle digne de prendre place parmi les grands témoignages spirituels.

  • « Vivre ici, c'est accepter d'être extérieur, accepter que quelque chose ne soit pas résumable à soi-même. Avoir une attitude détachée. » Être étranger en général, être étranger partout, et trouver à Tanger le lieu privilégié pour « être étranger ». Avec, parcourant le livre, un certain nombre de figures emblématiques :
    Celles de ces étrangers par définition que sont les artistes. Paul et Jane Bowles, surtout, mais aussi Henri Matisse, Eugène Delacroix, Brion Gysin, Roland Barthes, Jean Genet...
    Il n'y a pas de considérations correctement sociologiques ou ethnographiques dans ces pages. Les Marocains sont pratiquement absents de ce livre. Ils seront les héros de livres à venir, des livres qui seront écrits dans un Tanger qui sera complètement le leur. La foule est absente. Tanger, s'il y a lieu n'est que le récit, daté (1986), de quelques saisons passées au milieu d'une principauté du vide.

  • Aller au menu. Comme d'autres aux mirabelles. Cueillir des traces. Des vestiges où mettre ses pas, ses mots. Le peu qui reste des gens de peu, ce qui survit de ces vies minuscules. Dans nos assiettes. C'est tout l'enjeu de ce livre. Un livre aux multiples entrées. Où il arrive qu'on serve entrée et dessert en même temps. Où t'on aime les plats qui offrent une résistance. Où l'on entre dans le détail, avec un goût prononcé pour l'infime.
    Le sans gloire. Où chacun peut naviguer comme il l'entend, au gré de ses préférences. Se composer son menu. Autrement dit une mémoire.

  • Sylvie Doizelet, qui pratique la capitale anglaise depuis l'adolescence, a pris lors de ses récentes promenades quelques instantanés qui traquent Londres dans Londres - quelques-unes des innombrables mises en garde qui attendent le Londonien à chaque pas.
    Et Jean-Claude Pirotte a, en quelque sorte, légendé les clichés, qui lui ont inspiré de courtes fables disant à la fois l'air du temps, la mémoire perdue, et les dangers qu'affronte aveuglément l'être humain dans un univers en voie de délabrement, ou de métamorphose inquiétante. Cent cinquante ans après Les cris de Londres, en voici donc les périls.

  • « La douleur était mon professeur de lettres. J'étais le premier des derniers, au fond de la classe. Je me revois les bras croisés sur mon pupitre. Sur mon cahier j'écrivais des pen- sées qui ressemblaient à des chemins de blé. Chaque phrase était pareille à une feuille morte ou un caillou qui devenait un poème - quand je ne savais même pas ce qu'était un poème. » Jean-Marie Kerwich arrive dans le langage par un chemin vierge, que n'ont foulé avant lui ni les religieux, ni les lettrés, ni même étrangement les poètes. La joie si pure que donne son écriture angélique vient de ce qu'elle ne lui fut pas enseignée par les hommes mais par le ciel. Son verbe en porte l'infalsifiable cachet azuré. Cette joie est aussi celle qu'éprouve le voyageur perdu devant une oasis. Comment ne pas entendre, dans la désertification spiri- tuelle grandissante du monde, sa voix comme le murmure inespéré d'une source ? Une fois de plus c'est le sauvage qui nous instruit, le blessé qui nous soigne, le déshérité qui nous comble.
    Lydie Dattas

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