Syrtes

  • La Fatigue du matériau est LE roman de la migration. Une géographie de la peur qui exhorte ses lecteurs à se mettre dans la peau d'un migrant. Ici pas de réflexion politique, économique ou jugement moral, car «c'est un livre volontairement physique, chaque phrase interpelle le lecteur, et l'oblige à vivre avec le héros». La force du roman du prometteur écrivain tchèque, Marek Šindelka, tient dans le fait que le lecteur ne consomme pas l'histoire mais la vit profondément, emporté dans le froid, la faim, l'angoisse et le désespoir de ce que l'auteur appelle «la conscience noire de l'Europe». Sans nom, sans pays, sans destination, les héros deviennent les archétypes du migrant.

    Deux jeunes frères fuient clandestinement leur pays, après la disparition de leurs parents dans un bombardement. Ils arrivent ainsi séparément en Europe où ils ont prévu de se retrouver. Ce sont alors deux périples qu'entreprend le lecteur dans ce récit court, intense et haletant, au gré des épreuves que traversent les deux frères, dans l'espoir de se voir accorder un nouveau droit à l'existence. Il faut fuir et se cacher, trouver à manger, tenter de se repérer, avancer. Le monde se révèle à travers le prisme de l'angoisse, nous faisant vivre une véritable expérience physique et humaine. Mus par la force du lien fraternel et par la volonté de ne jamais se laisser humilier, Amir et son frère doivent tenir malgré la « fatigue du matériau », c'est-à-dire l'usure extrême du corps. Un puissant remède contre la déshumanisation.

  • Béla est un enfant livré à lui-même dans la Hongrie des années 1920. Après avoir vainement essayé de s'en débarrasser pendant la grossesse, sa mère le confie à la « Tante Rozika », vieille prostituée et « faiseuse d'anges ». Là, seules ses ressources d'ingéniosité et d'humour lui permettent d'affronter le froid, la faim, les humiliations et l'injustice. A quatorze ans, il rejoint sa mère à Budapest, où il va connaître à la fois la vie humaine des faubourgs et l'atmosphère corrompue des palaces, l'amour idéal, le sexe et toutes sortes d'aventures étranges qui seront autant de tournants dans sa vie. En partie autobiographique, ce livre aux accents dickensiens nous plonge dans un univers où chaque individu brûle de vitalité.
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  • Certains n'iront pas en enfer Nouv.

    Si Ceux du Donbass, paru en 2018 était une chronique des événements, un exercice littéraire proche de celui d'un mémorialiste où, de l'aveu même de l'auteur, son Donbass à lui restait hors-champ, Certains n'iront pas en enfer est un roman d'autofiction. Écrit et publié après le retour de Zakhar Prilepine du Donbass (en juillet 2018), il est marqué par un certain recul pris par rapport aux événements. Cela imprègne le récit d'une indéniable mélancolie et permet de magnifier la réalité pour donner une stature quasi-mythique à certains des personnages évoqués.
    Certains n'iront pas en enfer est donc inspiré d'une expérience personnelle, issue de l'engagement de Prilepine dans le conflit du Donbass. Prilepine offre ici un texte éclectique, impressionniste et littéraire qui nous permet de mieux comprendre les raisons de son départ pour le Donbass, son état d'esprit et ses occupations concrètes pendant les années de guerre. Il retrouve ici sa plume imagée et concise et une force d'évocation captivante. Comme chez son mentor Edouard Limonov, la prose romanesque est aussi le prétexte pour créer un double fantasmé et omniprésent.

  • Les Petrov raconte quelques jours dans la vie d'une famille ordinaire en Russie post-soviétique.
    Souffrant d'une grippe intense, Petrov est entraîné par un ami dans une longue déambulation alcoolisée, à la lisière entre le rêve et la réalité. Progressivement, les souvenirs d'enfance de Petrov ressurgissent et se confondent avec le présent.
    Si au premier regard le couple Petrov ne se distingue guère, la face cachée de leur vie a de quoi étonner. Le mécanicien Petrov dessine des BD et croise régulièrement la route d'un homme étrange. La bibliothécaire Petrova passe son temps à assassiner des hommes ayant fait du tort à d'autres femmes.
    Le succès critique et populaire des Petrov est dû à la prose imagée, décalée, drôle et très vivante de Salnikov.
    Adapté au cinéma par Kirill Serebrennikov.

  • A cinquante ans, Gleb Ianovski, guitariste de renommée mondiale, apprend qu'il est atteint de la maladie de Parkinson. Lorsqu'il fait la rencontre de Nestor, un célèbre écrivain, celui-ci lui propose d'écrire sa biographie. Les deux hommes se retrouvent dès lors régulièrement pour des entretiens portant sur la trajectoire de Gleb. C'est ainsi que se nouent les fils d'une histoire dans laquelle alternent deux voix. Celle d'un enfant en Ukraine, qui aime la musique et rêve d'en vivre, et celle de l'adulte confronté à la maladie et à une tentative de donner un sens à son existence.

    Brisbane est un roman tout en finesse et sensibilité. Un roman symphonique dans lequel la mort est vaincue par la musique, par la force de la mémoire, de l'amour et de la parole. Un roman où, par le seul pouvoir évocateur de son nom, la ville de Brisbane devient un lieu mythique et réinventé, la cible de tous les rêves et la clé de toute l'histoire.

    Avec une écriture poétique, Evgueni Vodolazkine aborde des thématiques universelles qui font écho à tout un chacun et où l'émotion côtoie l'intensité et l'humanité la plus profonde.

  • Entre Hitler et Staline ; Russes blancs et Soviétiques en Europe durant la Seconde Guerre mondiale Nouv.

    À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'émigration russe en Europe offrait une diversité politique importante avec cependant une seule constante : le rejet du bolchevisme. Le déclenchement du conflit allait constituer une très rude épreuve et la question essentielle concernera l'attitude à adopter dans la guerre. Qui soutenir? Qui combattre? Les options étaient variées : depuis l'engagement dans la Résistance, en passant par l'union de tous les Russes dans la défense de la patrie jusqu'à la lutte contre le bolchevisme auprès d'Hitler sous uniforme allemand.
    Nicolas Ross analyse ce panorama dans toute sa complexité et ce qui en ressort est la difficile conclusion que pour tous les camps, l'histoire s'est terminée dans la désillusion et la tragédie.

  • Dans une Russie du Moyen Âge ravagée par la peste, Arseni est élevé à l'écart du monde par son grand-père Hristofor qui lui apprend les secrets des plantes. Ses dons de guérisseur lui valent partout où il séjourne une grande renommée et pourraient lui assurer honneurs et fortune. Or il décide de vivre seul et retiré du monde. Son destin sera bouleversé par la rencontre avec la jeune Oustina qu'il finira par perdre. Toute sa vie il se sentira coupable, et tentera de faire le bien au nom de Oustina; il traversera des expériences traumatisantes, deviendra finalement moine et se retirera dans une grotte.
    Evgueni Vodolazkine a inventé une écriture surprenante, qui renouvelle entièrement le genre de la « chronique », stylistiquement aussi dentelé que les feuilles d'un herbier.

  • Tenu par Thomas Mann pour un immense chef-d'oeuvre, Le Soleil des morts est un récit autobiographique déchirant. Il retrace les mois vécus par Chmeliov en Crimée sous la terreur rouge après la défaite des Armées blanches. Il attend la venue de son fils qui combat sur le front. En vain : celui-ci sera capturé et torturé jusqu'à la mort par les révolutionnaires. Dans ce livre, qui est en fait un journal, Chmeliov décrit comment la faim détruit progressivement tout ce qu'il y a d'humain dans l'homme, et la lente descente aux enfers de tout un monde, avec un sens poétique rare et une retenue qui donnent à ce texte une force unique.

  • Pastorale transsibérienne est l'histoire d'une fuite, dans un pays où la nature offre encore des espaces assez grands pour s'y réfugier ou s'y perdre. Au coeur de la Sibérie, Daniil Menchikov rencontre sur les bords du lac Baïkal un émule de l'écrivain Henry David Thoreau, gardien du silence et des oiseaux. L'exemple de cet homme, qui a su rester libre dans le système le plus hostile à l'individu, va donner à Daniil le courage de se révolter.
    Déserteur, rattrapé puis finalement chassé comme élément perturbateur le jeune homme achète un kayak et remonte le cours d'une rivière vers une contrée mythique, terre de la sagesse ancestrale. Confronté à lui-même et à l'immensité, ses pensées et son corps changent jusqu'à rêver de pouvoir se dissiper dans cette nature... "Il n'était plus le rameur qu'il avait été. Il était pasteur désormais. Le pâtre de ses pensées dans la vastitude."

  • Irina Emelianova, fille d'Olga Ivinskaïa, la dernière compagne de Boris Pasternak, trace le portrait de ce couple immortalisé à travers la distance de la fiction dans Le Docteur Jivago. Elle évoque aussi son amie Ariadna Efron, fille de la poétesse Marina Tsvetaeva, ainsi que Varlam Chalamov. Tous ont été victimes des persécutions du KGB et ont connu le Goulag.

  • La rencontre annoncée dans cette correspondance entre deux génies de la poésie russe du XX e siècle est un événement littéraire exceptionnel. Boris Pasternak et Marina Tsvetaeva s'étaient rencontrés à Moscou en 1918. Ce n'est qu'en 1922 qu'ils se sont véritablement découverts à travers leurs écrits respectifs. Pendant quatorze années, ils ont entretenu une correspondance d'une intensité rare dans laquelle se tissent, étroitement mêlées, passion sentimentale et poésie. Dessinant une courbe en arc de cercle, la relation se noue, suit un mouvement ascendant jusqu'à atteindre un pic paroxystique, décroît, se dénoue et finit par se défaire définitivement.
    Il faut lire les lettres de Tsvetaeva et de Pasternak comme leur poésie, comme une oeuvre à part entière. Véritable laboratoire d'écriture, mais également laboratoire de la vie, car c'est au gré de ces lettres que se façonnent les événements majeurs de leur biographie. Les mots échangés sont dérobés à la vie, au quotidien, à la famille.

  • Par une nuit d'hiver, sur une côte sauvage du Lac Baïkal, Michka tente d'échapper à ses poursuivants. Son peuple est celui des Evenks, de l'antique famille sibérienne des Toungouses. Le jeune fugitif a été élevé à L'école de la taïga par la chamane Rata, sa grand-mère, qui incarne La sagesse de la communion avec la nature, sait parler aux animaux et lire la forêt comme un livre... Bientôt, Michka est rattrapé.
    Et pourtant sa cavale ne s'arrête pas là. Le Toungouse entame en effet une quête de ses origines qui, d'une spirale à l'autre, dans un mélange poétique de souvenirs, de songes et d'action, le ramène invariablement à l'univers baïkalien. Véritable déclaration d'amour au lac Baïkal et à sa nature envoûtante, Le Cantique du Toungouse est aussi une fable écologique et poétique qui nourrit La pensée en plongeant le lecteur dans une ambiance magique.

  • La pandémie causée par la COVID-19 a surpris, désorienté et désorganisé la planète. Les religions n'ont pas échappé à l'ébranlement général et le christianisme a payé un lourd tribu : fermeture des églises, réduction du nombre de participants aux offices et à la communion, modification de la façon dont sont dispensés les sacrements et vénérés les objets sacrés. Ces changements, mettant en cause des pratiques traditionnelles plus que millénaires, ont suscité d'importants débats, touchant parfois des points essentiels de la foi.
    Ce livre apporte des éclaircissements permettant d'affronter plus sûrement et plus sereinement les séquelles de la pandémie sur les âmes et de mieux s'armer pour lutter contre celles qui risquent de surgir à l'avenir.

    Théologien orthodoxe, docteur en philosophie et en théologie, Jean-Claude Larchet est un spécialiste des questions relatives aux maladies corporelles, psychiques et spirituelles, auxquelles il a consacré des ouvrages, en particulier Théologie de la maladie (2017), Thérapeutique des maladies mentales (2017), Thérapeutique des maladies spirituelles (2013), Le Chrétien devant la maladie, la souffrance et la mort (2010).

  • Chi?inau, en Moldavie. La petite Lastotchka est adoptée dans un orphelinat par Tamara Pavlovna, ramasseuse de bouteilles. Lastotchka va à l'école, apprend le russe alors qu'elle préfère sa langue, le moldave, et elle se fait punir par sa mère adoptive lorsqu'elle écorche les mots russes. Elle apprend à laver des bouteilles mais aussi à voler ou à repousser les sollicitations des hommes trop insistants... Les habitants de son immeuble deviennent sa nouvelle famille et lui donnent un peu de leur humanité. Mais les blessures ne s'effacent pas et les questions hantent.

  • Dans ce deuxième roman traduit en français, l'écrivain biélorusse Sacha Filipenko raconte la traque d'un journaliste qui enquête sur un homme politique.
    Pour s'en débarrasser, le notable ne reculera devant aucune intimidation... Il lance à sa poursuite ses hommes de main et gagne son combat. Le journaliste est complètement isolé et démuni, malgré toute sa ténacité, son bon sens et son courage ; il est d'avance condamné, personne ne l'aidera à faire triompher la vérité.
    Sacha Filipenko place au coeur de son intrigue la corruption et l'hypocrisie des hauts fonctionnaires, leur enrichissement illicite, dans un monde où tout peut s'acheter.
    Une fiction captivante et très efficace, mélange de fable politique universelle et de thriller psychologique.

  • C'est l'histoire d'un destin de femme, d'une de ses figures « russissimes », qui périt dans la médiocrité de la vie quotidienne : en sorte, la mort d'un rêve. Michel Ossorguine la connaît bien, cette femme aux ailes brisées : c'est Olga, de sept ans son aînée et sa soeur préférée qui mourut d'un cancer à l'âge de trente-sept ans.

  • Le nom du général Alexeï Broussilov (1853-1926) reste attaché à la grande offensive russe de l'été 1916, ultime victoire de l'Armée impériale avant les secousses révolutionnaires qui ont emporté le régime. Rallié à la révolution de février 1917, il soutient le gouvernement provisoire puis l'abdication de Nicolas II. Généralissime des Armées russes, il est l'un des témoins privilégiés de la construction de l'Armée rouge, qu'il intègre en 1919.
    En 1929 paraissent en français, dans la traduction du général Albert Niessel, des Mémoires couvrant la période 1914-1917. Consacrés à la guerre et aux débuts de la révolution, ils apportent un éclairage radicalement nouveau sur son parcours personnel au milieu du tumulte révolutionnaire. Cependant cette publication est fragmentaire, la veuve de Broussilov ayant exigé que la partie du manuscrit évoquant les années 1917 à 1925 reste secrète, au moins jusqu'en 1950.
    La traduction de Niessel fut léguée au Service historique de la Défense à Paris en 1955 et retrouvée en 2007 par Alexandre Jevakhoff, historien et préfacier du présent volume. C'est la version complète, enrichie par un important appareil critique établi par Loïc Damilaville, qui est proposée au lecteur. ? A travers le témoignage exceptionnel de l'un des principaux acteurs russes de la Première Guerre mondiale, c'est toute une époque qui revit, des dernières décennies du régime tsariste jusqu'aux débuts douloureux de l'ère soviétique.
    Le général Alexeï Alexeïevitch Broussilov (1853-1926) est né à Tiflis. Il connaît une ascension fulgurante et en 1916 il devient commandant en chef des armées du front sud-ouest. Nommé généralissime des Armées russes, il est ensuite conseiller militaire du gouvernement. Malgré son ralliement aux bolcheviks, Broussilov est arrêté en août 1918, puis libéré deux mois plus tard. Après la guerre, il est chargé de diverses missions et meurt en 1926.

  • C'est une aventure grandiose qu'aucun récit n'a encore retracé de cette manière : l'épopée sibérienne, la conquête des immenses espaces du nord de l'Asie par la Russie. Entamée alors que les Européens sont déjà en Amérique, elle conduit l'empire des tsars jusqu'au Pacifique puis à l'Alaska. Qui en sont les acteurs ? Des dynasties de marchands provinciaux comme les Stroganov ou des Cosaques partis chercher fortune vers l'eldorado qu'ils imaginent, des scientifiques de génie que le tsar Pierre le Grand envoie résoudre l'énigme de la séparation entre l'Asie et l'Amérique, des commerçants qui dominent les échanges avec la Chine et colonisent les côtes d'Amérique du Nord, des idéalistes qui rêvent d'autonomie ou de construire, loin de la capitale impériale, une autre Russie débarrassée des archaïsmes.

    La « conquête de l'Est » par la Russie réveille bien vite d'autres appétits et rivalité et la Russie doit défendre âprement ses nouvelles possessions. Le chantier fou du Transsibérien, les bagnes tsaristes, le Goulag stalinien, la conquête de l'Arctique : autant d'épisodes de cette Épopée sibérienne que l'on croirait sortis d'un roman mais qui reposent sur des sources souvent inédites et de nombreuses recherches sur le terrain.

  • Grands poèmes

    Marina Tsvetaeva

    • Syrtes
    • 27 Septembre 2018

    Marina Tsvetaeva, poétesse russe du xx e siècle est désormais connue en France par la totalité de sa poésie lyrique. Née à Moscou à la fin du xix e siècle, elle commence à écrire des poésies à l'âge de sept ans. Elle a été séduite assez tôt par une forme poétique longue ; non pas ses petites pièces de plusieurs quatrains exprimant une situation émotionnelle donnée, mais des oeuvres poétiques beaucoup plus amples, de plusieurs centaines, voire de milliers de vers.
    L'ouvrage contient vingt et un longs poèmes : les grands poèmes ainsi que les oeuvres inache- vées dans le premier volume, les contes d'inspiration folkloriques dans le second. Les poèmes du premier volume correspondent à des étapes importantes de la biographie de Tsvetaeva, mais la transposition poétique est substantielle. Le Magicien est le premier grand poème narratif de Tsvetaeva, composé au printemps 1914. Resté inédit de son vivant, il a été publié une première fois à Paris en 1976. De la Montagne et De la Fin sont les seuls grands poèmes d'amour, inspirés d'une passion réellement vécue par Tsvetaeva à Prague. L'élément ludique est très présent dans Envoyé de la mer dédié à Pasternak et l'on peut s'étonner en le lisant de savoir que Tsvetaeva prétendait ne pas aimer la mer qu'elle considérait comme un grand espace perdu pour les pro- menades. La mer occupe aussi une place de choix dans La Princesse-Amazone. Mais il s'agit bien sûr de la mer - élément de la nature mythique ou transfigurée et non des plages qu'elle a souvent fréquentées. Chronologiquement, on trouve dans l'oeuvre de Tsvetaeva un long poème narratif qui est une fiction complète mais composée sous une forme folklorique, c'est l'histoire du Cheval rouge. Le folklore est donc pour elle une séduction précoce. Dans l'oeuvre poétique intégrale de Tsvetaeva, pour le moment, l'énigme qui reste est bien Le Poème sur la famille du Tsar, perdu lors du retour en URSS de Marina Tsvetaeva, dont il ne subsiste que des fragments.

    « Il me semble que du point de vue de la nouveauté d'inspiration mais aussi pour bien d'autres motifs, les grands poèmes ouvrent des perspectives riches pour pénétrer dans l'univers poétique de Tsvetaeva, ils montrent que l'on peut lire toujours davantage et creuser toujours plus loin... » Véronique Lossky

  • Avec le Journal rédigé par Anna Grigorievna, l'épouse de Fiodor Dostoïevski, parvient au lecteur français, un témoignage de première importance.
    En août 1867, Dostoïevski venant de Dresde et de Baden débarque à Genève avec sa jeune femme tout juste âgée de vingt ans. Pour la petite secrétaire, devenue, sur un coup de passion réciproque, madame Dostoïevskaïa, la deuxième compagne d'un écrivain déjà célèbre, de vingt-six ans son aîné, malade et prématurément vieilli, c'est à la fois la découverte de la condition conjugale et de l'Occident. Pour Dostoïevski, après la condamnation à mort, relevée de justesse, le bagne, Crime et Châtiment, la fièvre des casinos et Le Joueur, s'ouvre la période de composition de L'Idiot, immense et dramatique méditation sur la représentation chrétienne du Bien. C'est dans cette double perspective, dominée par la relation du couple, qu'il convient de placer le Journal.
    D'emblée, deux qualités frappent ici, qui n'ont rien de contradictoire : la franchise et la pudeur. Anna Grigorievna a tenu pratiquement au jour le jour, de 1867 à la naissance de son enfant, en 1868, le registre de sa vie commune avec Fiodor Mikhaïlovitch. Le Journal constitue, par sa constante véracité, un document unique sur la vie d'un couple. Torturé, malade, inquiet, puéril dans ses entêtements, haïssable dans ses mesquineries, Dostoïevski est là, extraordinairement vivant et proche. Il apparaît plus simple, plus vrai, à la fois pitoyable et fascinant. Un cri déchire ces pages, tout imprégnées de tendresse : celui de la détresse matérielle, d'une insupportable pauvreté. Peu de témoignages nous éclairent autant sur les difficultés quotidiennes du ménage Dostoïevski : l'angoisse de la misère se double d'un sentiment d'exil. Anna Grigorievna saisit parfaitement cette double solitude à laquelle les condamne leur position d'étrangers désargentés. Plus que son mari, tout à sa fièvre de création, elle mesure la vertigineuse fragilité de leur situation et l'exprime en termes inoubliables dans leur simplicité. Si l'émotion prend finalement à la gorge, elle résulte de l'accumulation de minuscules et pitoyables vicissitudes, plutôt que de grands coups du sort.
    C'est là que nous touchons à l'essentiel du personnage que révèle ce document : la pudeur. Dans ce texte que son auteur ne destinait pas à la publication, tout s'anime et prend vie, tout échappe à la grisaille quand la narratrice revient sur le jour où la jeune sténographe Anna Snitkina frappe à la porte de Dostoïevski, « l'écrivain bien connu », pour un travail urgent. Ce sont finalement deux humbles qui se rencontrent ce jour-là, et se communiquent leur expérience de la souffrance. Au contact du grand homme, la petite secrétaire est elle-même devenue un modèle, un type, un personnage de Dostoïevski. Les perspectives s'inversent, le paysage bascule, la question n'est plus comment était Dostoïevski mais comment cette jeune femme a-t-elle vécu à ses côtés ? Témoin attendri, chaleureux, toujours discret, Anna Grigorievna, sans paraître y toucher, renouvelle le genre impossible du journal intime avec un grand homme de mari à la clef. Ce n'est pas la moindre surprise qu'apporte le Journal : la petite secrétaire est, elle aussi, un écrivain.

  • Dans ce récit autobiographique, Natalia Kim rend hommage au quartier de Moscou situé près de l'usine ZIL, « Avtozavod » - « l'usine à automobiles ».
    C'est dans les appartements communautaires d'imposants immeubles staliniens que Natalia passe sa jeunesse dans les années 1980-1990.
    Au fil des pages, des épisodes tantôt poignants, tantôt drôles, tantôt tragiques, font revivre toutes sortes de personnages qui ont marqué le passé de la narratrice :
    De sa grand-mère adorée aux voisins alcooliques et un peu fous, en passant par des camarades de classe, des gardiens, des éboueurs et des facteurs.
    Ce récit émeut par son attachement romantique à une myriade d'histoires personnelles somme toute ordinaires.

  • Pétersbourg, le chef-d'oeuvre de Biely et l'un des grands romans européens du XX e siècle, évoque les balbutiements de la révolution d'Octobre. Il est bâti sur vingt-quatre heures d'attente d'un acte terroriste confié par le Parti à Nikolaï, le fils même de la future victime, le Sénateur Apollon Apollonovitch Ableoukov. Pendant de nombreuses pages, le lecteur suit les différents personnages, vivant plus ou moins bien les heures qui précèdent l'attentat : le vieux sénateur dépoussière sa bibliothèque ; ailleurs, un meurtre est commis ; quant à Nikolaï, engagé, naguère, en faveur d'un acte politique d'envergure, il se demande à quel saint se vouer. À vingt pages de la fin, un terrible coup de théâtre vient secouer une intrigue qui se perd dans ses propres méandres :
    La bombe a disparu. On assiste même aux retrouvailles entre Nikolaï et sa mère (alors qu'elle a quitté le domicile familial deux ans auparavant au bras d'un Italien).
    Porté par des phrases folles, on parcourt la ville à cent à l'heure, et l'oeil de Biely passe sur les choses sans jamais s'arrêter ; il lui arrive de trembler, de sortir du cadre, d'explorer les consciences des uns, l'inconscient des autres, et promener un oeil prophétique sur l'Union soviétique...
    Inspiré par les événements de 1905 dans la capitale russe, écrit entre 1910 et 1913, publié en 1916 puis remanié en 1922, tout dans Pétersbourg est machination, suspense, infiltration, prémo- nition d'une apocalypse finale. Mais c'est aussi une épopée délirante, loufoque, grotesque, parfois à la limite du carnavalesque ; le plus souvent, simplement monstrueuse.

  • La Vie, composée par lui-même est la description du douloureux voyage que fit Avvakum dans son exil en Sibérie. On y suit, par le Baïkal et l'Angara, la première expédition sur le fleuve Amour, avec Pachkov, féroce conquistador dont Avvakum est à la fois l'aumônier et la victime. Tout cela dans une atmosphère savoureuse de miracles, d'observations précises et de bon sens paysan.
    C'est un document essentiel pour tout curieux des choses russes, mais aussi pour l'historien des découvertes et pour l'ethnographe, pour l'historien de la religion, pour le psychologue et pour l'historien de la civilisation.

  • Dostoïevski : un écrivain dans son temps est un modèle de biographie littéraire. Selon les spécialistes, il s'agit de la plus grande biographie littéraire écrite et publiée ces cinquante dernières années. Parue initialement en cinq volumes, dans les années 1970, elle a été condensée par l'auteur en 2010, avec une préface inédite.
    Les précédentes publications sur Fiodor Dostoïevski, aussi solides soient-elles, souffrent de la dichotomie homme-oeuvre. Joseph Frank aborde la biographie de l'écrivain russe dans une ample vision englobant litté- rature et temps historique : il entreprend une « reconstruction massive de la vie socioculturelle » de la période historique, y insère l'oeuvre de Dostoïevski pour mieux l'éclairer. Il s'agit plus précisément d'une « expérience qui fond biographie, critique littéraire et histoire socioculturelle » en un tout.
    Trois qualités essentielles se dégagent de cette oeuvre. La première est son art de brosser des grands tableaux de la Russie de Dostoïevski en dégageant les grandes idées directrices. La seconde qualité tient dans les sources :
    à chaque moment de la vie de l'écrivain, à chaque description, à chaque analyse de l'oeuvre, Joseph Frank refait une lecture complète des sources, si bien que sa biographie devient critique et analytique. La troisième qualité du biographe est de pénétrer la psychologie profonde, l'esprit de Dostoïevski. Chez Joseph Frank le critique littéraire et le philosophe de l'esthétique cheminent au côté de l'érudit, de l'historien et du biographe.
    Plusieurs éléments originaux en ressortent : l'affirmation que Dostoïevski est le seul des grands écrivains russes de la première moitié du XIX e siècle qui ne soit pas issu de la noblesse terrienne et que, de ce fait, il a été le plus apte à percevoir le conflit entre l'ancien et le nouveau dans la vie russe.
    Mais le noeud central de cet ouvrage et son originalité résident dans l'analyse extrêmement convaincante et solidement argumentée de la « conversion » de Dostoïevski au bagne. Il ne s'agit pas d'une soudaine illumination divine mais d'une évolution grâce à la médiation du peuple et débouche ainsi sur la religion du peuple, l'orthodoxie.
    L'écriture est alerte, ferme, concise, où l'érudition sans cesse renouvelée n'entrave jamais la saisie profonde du mouvement de la création. Les ouvrages de Joseph Frank ont été reçus avec un enthousiasme unanime et par la presse américaine qui lui a décerné ses plus hauts prix.

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